Crozes-Hermitage

La rivière coule et le temps passe. Nous sommes assis, elle en face de moi, dans ce restaurant confortable accroché à la berge. Les bourgeois de la petite ville provinciale s'y attablent le midi pour parler affaires, évoquer le passé toujours plus glorieux que le présent maussade, s'enorgueillir de la descendance et du succès d'un fils, là-bas, aux ²States² ou plus simplement, noyer un incommensurable ennui partagé avec Madame qui, faisant très attention à sa prise de poids, n'a pas voulu d'entrée.

Le menu est copieux, automnal, revigorant. On ne chasse plus guère, mais la saison implique le gibier : pâté de marcassin, filet de biche, champignons et airelles. On reste dans la tradition même si le chef tente de timides audaces, saupoudrant çà et là, quelques graines de sésame grillé et signe ses assiettes trop grandes de complexes calligraphies à la crème de vinaigre balsamique. Ce n'est pas le chef-d'œuvre, mais le travail est honnête et les produits sont savoureux : une cuisine du marché, avec ses légumes parfaitement mi-cuits, ses contrastes convenus entre le moelleux et le croustillant. Il s'agit de répondre à l'attente du public qui aime le raisonnable.

De toute façon, nous ne sommes pas là pour l'extase gastronomique, mais pour préparer nos projets, causer de notre amour du livre et du langage et de la publication éventuelle d'un nouveau recueil de nouvelles. C'est une réunion de travail, en quelque sorte. Nous avons un alibi.

Mais il y a la vie qui coule comme la rivière que nous apercevons par la grande baie vitrée, la chaleur confortable du lieu et notre belle complicité qui a grandi au fil du temps. Nous aimons nous retrouver pour penser un peu ensemble, rire beaucoup et nous confier l'une ou l'autre de nos péripéties affectives. Nous sommes devenus amis, osons le dire. Et c'est une sorte de miracle précieux entre deux séducteurs souvent naïfs, mais conscients de leurs stratégies.

Et puis, entre nous, trône depuis le début du repas, cette très jolie bouteille de Crozes-Hermitage que la sommelière consciencieuse a eu la sagesse d'ouvrir tandis que nous dégustions le petit Sancerre en apéritif puis en accompagnement de l'entrée. Le vin blanc nous a rafraîchi les papilles, délié la langue, favorisé la conversation et ouvert l'appétit.

Le temps est venu, alors que nous allons attaquer le plat de résistance, de déguster le vin rouge plus rond, généreux et gourmand. Nous le humons, l'un et l'autre avant d'en boire une toute première gorgée. Nos regards se croisent. Nous partageons silencieusement les arômes de fruits rouges et les senteurs animales d'épices et de cuir. Je la vois sourire, le bord du verre à peine posé sur ses jolies lèvres gourmandes. Son nez frémit. Ses yeux mi-clos s'entrouvrent et son visage s'éclaire d'un plus large sourire. Elle contemple un instant la belle robe rouge grenat puis, tendant vers moi son verre, m'invite à le heurter au mien. Petit son cristallin.  Nos sourires s'épanouissent, tandis que le vin pleure notre émotion sur les parois des verres.

Nous dégustons chacun une gorgée plus franche comme pour faire passer le silence précieux qui s'est installé. Et bien sûr, nous laissons la parole jaillir pour que des histoires anciennes diluent un peu l'intensité de celle qui s'installe. Je sens pourtant très exactement à cet instant où toute l'alchimie du vin moelleux me peuple la bouche que nos existences basculent et que ce moment de plaisir parfait ne se reproduira plus. Je voudrais le retenir, le déguster infiniment.

Un petit bonheur est là, et je suis envahi déjà par une presque nostalgie en le sachant si fugace. La prochaine gorgée me procurera sans doute des sensations nouvelles, des arômes plus précis, des goûts révélés. Mais l'éblouissement ne sera plus le même. Le regard de mon amie pourrait m'en apporter d'autres…

Je me concentre sur le vin. Il n'est pas des plus prestigieux même s'il est fort bien fait. En d'autres circonstances, ne me paraîtrait-il pas trop convenu, presque banal ? Ce n'est pas son originalité, sa robustesse naturelle et audacieuse, son étiquette historique ou son coût exorbitant qui créent le miracle. J'ai bu ou boirai d'autres nectars qui se révéleront sans doute aussi magnifiques et même plus étonnants, mais aucun ne parviendra à provoquer le même émerveillement. C'est l'instant et le partage qui le provoquent. Sans doute parce que c'est elle et parce que c'est moi, comme l'aurait dit celui qui préférait les vins clairets. C'est la jolie moue de gourmandise qui fait s'épanouir la si belle bouche de ma complice, le rouge qui colore peu à peu ses joues, le pétillement de son regard et ce grand trouble sensuel qui nous envahit tous les deux.

Nouvel instant de silence. Des marées d'émotion refluent en nos corps échauffés. Nous refoulons le langage.

Et fort à propos, la serveuse dépose précautionneusement devant chacun de nous, les assiettes joliment dressées. Elles sont très chaudes. Nous nous reculons. La prudence nous envahit. Prenons garde de ne pas nous brûler.

Je patiente et contemple mon amie silencieuse en dégustant une seconde gorgée du Côtes-du-Rhône. Cette fois, ce sont les notes beaucoup plus animales de la syrah qui me sautent à la gorge. Les pulsions s'intensifient : épices de la passion, odeurs d'écurie, de cuir et de peau. Je me cravache pour rejoindre le raisonnable ! Des idées gouleyantes me montent trop à la tête. Mangeons !

Et dégustons notre délicieuse conversation. Nous sommes à nouveau volubiles, causant de tout, sautant du coq-à-l'âne en associations libres. Un mot de l'un entraîne la déviation de l'autre. La vie, la mort, la peur ressentie pour nos enfants face à la déliquescence de notre société. Nous imaginons comment survivre : ne faut-il pas préparer nos maisons respectives pour accueillir nos tribus lorsqu'elles devront fuir les villes ? Nous inventons des scénarii de catastrophes planétaires en nous raccrochant à la poésie et à l'imaginaire qui, bien sûr, sont les outils qui sauveront l'humanité de la barbarie. Nous ne sommes pas dupes de nos fictions, mais je la découvre angoissée et digne guerrière capable de défendre les siens tout en m'offrant, en toute liberté, ses gestes et ses regards les plus tendres. Mon amie est décidément une très belle femme.

Nous en sommes désormais au second verre de Crozes-Hermitage et une douceur solaire s'installe entre nous. Elle me parle de son hésitation pour s'habiller ce matin et des remarques de sa grande fille qui avait bien perçu que sa mère s'apprêtait à déjeuner avec un homme. Elle minaude un peu, me fait remarquer sa jupe écossaise qui est presque celle d'une collégienne, ce qui la fait rire. Puis elle me vante le confort de son pull qui abrite le buste troublant d'une femme mature. J'observe les rides de son visage qui embellissent chacun de ses sourires. Ses yeux surtout ont acquis les ridules creusées par l'ironie et les pétillements de son esprit. Son charme est d'une formidable puissance. Je lui avoue mon bonheur d'être là, de l'apprécier bien au-delà de notre relation de travail. Je veux fêter notre amitié si précieuse, je fais l'éloge de notre étonnante complicité… C'est elle qui nous sert le troisième verre de vin.

Il fait bien chaud dans ce restaurant. Cela fait un moment que j'ai retiré mon veston. Les joues de mon amie brûlent et les tables voisines sont abandonnées. Mais pour nous, le temps n'a plus d'importance. Nous l'avons arrêté et dans cette parenthèse immobile au cœur de nos vies parallèles, nous nous avouons soudain que nous nous aimons.

Nous en avons le souffle coupé. Et nous savourons infiniment ce mot qui veut dire tant de choses et même son contraire. Nous nous en méfions. Nous en avons l'expérience. Nous le décortiquons prudemment en guise de dessert. Car nous savons tous deux ce que nous voulons, ce que nous avons construit et ne voulons pas détruire. Nous sommes épanouis, heureux et tristes à la fois. En équilibre très précaire entre notre désir et la raison.

Je lui prendrais bien la main. Je voudrais cueillir un premier baiser, franchir l'obstacle de la table. Mais mes doigts se referment sur le col du Crozes-Hermitage pour nous servir un dernier verre.

Et la bouteille est vide.

Nouvelle extraite du recueil "Gourmandises" publié aux éditions Murmure des soirs, décembre 2021

Ce texte a été sélectionné par le concours de nouvelles des éditions du CEP et publié dans un receuil collectif, "Le VIN", en septembre 2021