Chronique poétique d'un voyage à Montréal 19 — 18/05/2022

Suspendre quelques jours de ma vie tout là-haut, dans cette tour sombre de béton qui domine la plaine d’où aucun ennemi ne viendra puisqu’il n’existe pas. Pourtant certains de mes voisins âgés semblent se méfier, se retranchant frileusement derrière leur porte verrouillée électroniquement, à peine rassurés par le gardien en uniforme enfermé dans sa guérite au rez-de-chaussée. Il sacrifie son existence à une fonction débranchée du réel. Tout est si calme dans les ruelles.

Mais où est-elle donc, la réalité ?

Peut-être dans cette promenade passagère qui me fait découvrir des lieux et des êtres inconnus et dans cette construction chimérique de sable, de gravier, de ciment et d’eau que le temps peu à peu dissout autant que mon orgueil. Les blockhaus dans lesquels nous voulons tant nous exiler redeviennent déjà poussière. Nos paroles et nos rêves sont balayés par ce vent qui ébranle ce matin les ferrures du balcon et qui vient chanter la dérision de toute chose.

Seuls importent les prochains pas que je ferai vers toi et ton sourire mélancolique quand tu goûteras mes mots.

Chronique poétique d'un voyage à Montréal 18 — 17/05/2022

Quoi, ma gueule ? Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ? Pourquoi me regardes-tu ainsi ? Tu veux ma photo ? Ou pire, celle de ma maîtresse ? Bâtard, va ! Faudrait pas pousser trop loin ton goût pour l’image narrative ! T’es prévenu : je suis d’une humeur de chien.

Je dois patienter pendant que madame envoie des textos à son nouveau chum et il va falloir rester assis et attendre cet abruti ici, alors que j’ai déjà envie de l’envoyer promener. Parce que je connais la chanson. Au printemps, les humains sont des bêtes. Les phéromones tourbillonnent tous azimuts. Tu peux me croire, j’ai du flair.

Et dans quelques semaines ou quelques mois, ce sera comme à chaque fois la chute libre dans le chagrin d’amour. Et qui sera là pour éponger les pleurs, lécher les blessures ? C’est bibi, toujours bibi, le seul qui reste fidèle au poste.

Mais je ne me plains pas : croquettes de premier choix, promenades régulières, la baballe de temps en temps, des caresses quotidiennes. Je ne te dis pas l’effet de ses doigts agiles aux ongles carminés dans mon pelage électrisé ! Et puis, je suis bien le seul qu’elle garde en laisse quand je la promène. Ce n’est pas une preuve d’attachement, ça ? Elle n’a même pas essayé avec les autres. Je suis pourtant certain que quelques-uns auraient aimé. Mais il n’y a qu’avec moi qu’elle ose être maîtresse. Je suis son chien. Je l’ai dans la peau.

Si tu t’approches, je mords !

Chronique d'un voyage poétique à Montréal 17 — 16/05/2022

Ne prends-tu pas un mauvais tournant en choisissant d’explorer cette impasse ? Tu le sais pourtant, que la vie ne tient qu’à un fil. Et cette conscience t’oblige à toujours chercher l’équilibre. Tu fais à nouveau le point : ne serait-ce pas le moment de laver tout ton linge sale en famille ? La grande lessive en quelque sorte. Le nettoyage de printemps. Passer un savon à toutes les vieilles habitudes au risque d’en sortir lessivé.

Mais il n’y a plus beaucoup de monde au bout du fil. Tes morts sont aux abonnés absents. Draps et liquettes suspendus évoquent tes fantômes bien et mal aimés. Tu les salues affectueusement. Ils s’en balancent et restent là, sagement accrochés à tes paroles. Tu penses à François Villon et à tous ces frères humains qui finirent pendus. Puis tu te pinces pour revenir au linge.

Il fait beau. Tu es vivant. Il est temps de suspendre tes pensées les plus sombres et de bien les ranger dans cette part d’ombre que le soleil de mai révèle si bien en toi.

 

Chronique poétique d'un voyage à Montréal 16 — 15/05/2022

La Dodge Challenger est un fauve immobile qui ronronne au bord du trottoir. Vous ne la verrez plus bondir. La vitesse en ville est désormais limitée à 40 km/h. Moins encore dans certaines rues de Montréal. Le monstre ronge son frein.

Son propriétaire, amoureux transi, a tenu à rappeler la possibilité de sa puissance. Il lui a offert une plaque d’immatriculation personnalisée. C’est la moindre des choses pour une muscle car, moteur V8 de 6,2 litres suralimentés, développant 840 chevaux, boîte automatique à huit rapports. Elle est toujours prête à faire son cinéma.

Quand son maître s’y assoit et qu’il s’engage dans la circulation calme, la musique de Lalo Schiffrin emplit l’habitacle. L’image se fractionne. L’épisode commence.

Moteur ! Mike Connors traverse au pas de course le passage pour piétons. Il s’approche, l’arme au point. L’heure est grave. Il va falloir poursuivre. Il ouvre la portière, s’effondre sur le siège passager, les sourcils tourmentés par l’angoisse. Peggy Fair interprétée par l’éternelle Gail Fisher, une des premières actrices afro-américaines à avoir joué aussi régulièrement dans une série, est prise en otage.

- Démarre, hurle Joe, il faut poursuivre la narration.

Dans un hurlement, les pneus s’arrachent à l’asphalte. La voiture bondit, brûle les feux rouges, se faufile de justesse devant un camion claironnant son indignation, prend à contresens une ruelle qui serpente, s’envole quelques instants par-dessus les dos d’âne, retombe dans les étincelles de ses pare-chocs maltraités, un enjoliveur chromé redescend seul la ruelle.

La Dodge s’est arrêtée trois cents mètres plus loin, à un nouveau feu rouge. Passent les piétons. Joe Mannix s’extirpe péniblement du véhicule. Il soutient ses vieux reins. Il est franchement amorti.

Nous ne sommes plus dans les années 70. Et même si l’essence coûte deux fois moins cher qu’en Europe, nous ne sauverons personne.

Chronique poétique d'un voyage à Montréal 15 — 14/05/2022

On décrète l’exceptionnelle canicule. On s’étonne du record. On consulte les statistiques. Mais on ne s’inquiète pas vraiment de la mutation. Sortant du froid, on en profite un peu puis on recherche l’ombre.

Déjà des dames opulentes se déshabillent tandis que le jeune homme abondamment musclé exhibe les pectoraux de son torse nu. En équilibre sur son skate, il fend la foule des badauds ramollis où certains n’ont pas encore osé tomber la veste. Des tricots incongrus perdurent au risque de la congestion. Le bitume fume et fond. La vapeur s’élève. L’air vibre. Le vent très lourd apporte la poussière du désert. On abrite les regards fiévreux sous des lunettes noires. On titube, mais on s’accroche.

Voilà que le parfum du cannabis flotte sur la ville. On hallucine au milieu des tentes berbères, la danse vient du ventre, la caravane passe sans qu’aboient les chiens à la langue pendante.

Proche de la déshydratation, on échoue juste à temps sur la terrasse en bois d’une brasserie artisanale. Le personnel soignant du Dispensaire de la Bière dont l’enseigne évoque le serpent d’hypocrite, vient à votre secours. À bout de force, vous choisissez la chopine de Jean-Loup, une IPA du Nord-Est, amertume tranchante, fortement houblonnée, aux saveurs d’agrumes, pamplemousse, lime, citron, orange, complétées par un arrière-goût résineux. Vous avez découvert l’oasis salvatrice et vous contemplez la lumineuse transparence de ce trésor en cherchant les mots pour intensifier le plaisir ressenti.

Chronique poétique d'un voyage à Montréal 14 — 13/05/2022

Entre amies, elles picorent en catimini les petits sushis et prennent la vie avec des baguettes. Car enfin, on le sait bien, le monde n’est pas si beau. Il est même brutal. Et la réalité ne devient supportable qu’en inventant la sienne. C’est leur dessein. Et ce n’est pas pour rien qu’elles couvrent peu à peu leur corps de dessins. Elles créent et portent leur histoire à fleur de peau : poupée d’enfance aux grands yeux d’innocence, volutes graciles, fleurs épanouies et griffes meurtrières. Elles se promènent dans la ville en bande dessinée et restent sages comme des images.

Toi qui aimes l’arabesque, la courbe gracieuse et le trait volubile, tu te demandes quand même jusqu’où serpentent certains tatouages. Voilà ton imaginaire piégé par le hors-champ. Tu aimerais admirer les chemins sinueux. Mais lorsque tu as l’audace de demander la permission de l’image, elles acceptent la pause, raides et charmantes. Tu n'emporteras avec toi que le mystère des icônes.

Chronique poétique d'un voyage à Montréal 13 — 12/05/2022

Tu ne t’en rends pas toujours compte, mais les choses se passent là, à tes pieds. Il suffit de s’arrêter un instant et de baisser les yeux vers ce lopin de terre préservé et semé d’amour. Un improbable jardinier a bêché, scarifié, ratissé et enrichi une terre moribonde pour faire jaillir en un printemps attendu, le désordre de la vie. Et voilà que d’un coup, aux premiers rayons de soleil, cela s’élance, grouille, se multiplie, s’emmêle dans une abondance presque illisible à force de générosité. On n’éclaircira rien. Pas de castration en ce lieu. On laisse aller le chaos vital. Plantes acaules frôlant le limbe, pétiole attendri cherchant la gaine, pédoncule caressant ses pédicelles, folioles titillant l’involucre, spathe désirant la corolle, bulbes bouleversant le terreau parcouru de radicelles, pistil émoustillé par le bourgeon. Cela ploie, plie, palpite en lents frémissements sous la bise légère qui t’offre des fragrances nouvelles.

Ragaillardi, tu poursuis ton travail de promeneur à plein temps. 

Chronique poétique d'un voyage à Montréal 12 — 11/05/2022

Le tout petit monsieur a une bien grande responsabilité. Il veille au détournement des mauvaises intentions. Il y en a toujours qui veulent forcer le passage. Vous connaissez les gens. À force de marcher droit, ils ont peur de prendre un mauvais tournant. Alors, vous pensez ! Leur faire changer d’itinéraire, c’est un dérapage insupportable dans leurs habitudes. Parfois, certains se conduisent mal.

Avec sa petite taille qui le fait ressembler à un Playmobil de dos, il barre la route de toute sa personne. Ce n’est pas grand-chose mais cela suffit. L’autorité n’est pas une question de taille mais d’attitude. Il l’a bien compris. Lorsqu’il se retourne lentement, une musique de western envahit la rue, l’air s’immobilise, les passants aussi. Il jauge. Il juge. Son regard implacable flamboie à l’ombre de son casque.

Et puis il déplace en souriant les bornes de plastique pour permettre le passage à la voiture d’une maman locale, tout encombrée d’enfants. Avec fierté, il bombe le torse. Il grandit à vue d’œil illuminé par la gloire d’un héros du quotidien.

Chronique poétique d'un voyage à Montréal 11 — 10/05/2022

La brunante s’épaississant, elle enveloppa la ville, imposant un relatif silence, calmant tous les jeux. Chacun rentrait chez soi sauf ceux qui n’en ont pas et qui cherchaient l’encoignure pour s’y claquemurer dans l’inexistence. Mais tous les autres devaient digérer leur dimanche et se préparer pour une nouvelle semaine où il leur faudrait jouer leur rôle, monter sur les planches, participer au spectacle.

Et moi qui ai tant de goût pour les coulisses, je quittai le théâtre des belles avenues pour fouiller du regard les venelles obscures. Je cherchais un terrain pour y semer mon vague à l’âme. C’est une pratique de maraîchage poétique qui renforce ma permaculture personnelle et fait croître mes pensées sauvages. Je ratissais large.

Et voilà que là, tout à coup, dans un dernier éclat de lumière, entre la grisaille des murs graffités et le bitume crevé de la ruelle, jaillit une source de beauté qui bouleversa mes perspectives et changea instantanément mon point de vue.

Chronique poétique d'un voyage à Montréal 10 — 09/05/2022

Au printemps, l’oiseau migrateur se pose sur un balcon bien situé dans une rue passante, en plein soleil, et visible de loin. Il se met rapidement à roucouler des mots d’amour en s’accompagnant d’une guitare éclectique, passant d’une ballade folk à un riff punk ou aux longues lamentations d’un rock psychédélique. Il improvise. Il brasse large.

Au bout de quelques minutes, des femelles de tous les âges ou d’autres espèces moins genrées lèvent le col vers le maître chanteur qui n’en gratte que de plus belle l’instrument qui le démange. Gonflant la poitrine, il hausse encore le ton.

Bientôt, c’est une petite basse-cour frétillante qui se crée et se meut à ses pieds. Il sourit. Il est aux anges. Cela valait le voyage.

Il ne lui reste plus qu’à choisir une partenaire pour la faire grimper à l’échelle en espérant qu’il n’y ait pas de fausse note.

Chronique poétique d'un voyage à Montréal 9 — 08/05/2022

Elle cultive ses paradoxes dans une vitrine glamour de Montréal. Elle ne s’en plaint pas. Elle a tout fait pour y être en proclamant sa différence. Elle en est devenue une référence. On la nomme. On l’expose. On la montre en exemple. On se déculpabilise d’une envie de rejet en l’invitant à la moindre mondanité. Elle joue le jeu et caresse les prédateurs dans le sens du poil. Elle scintille. Elle sourit.

Sous les paillettes, au-delà des reflets, elle frissonne au bord de l’abîme de solitude qui s’ouvre toujours sous ses pieds lorsqu’elle déambule dans le quotidien et que le regard des autres se pose sur son grand corps. Cessera-t-on un jour de l’isoler dans cette seule identité qu’elle a tant voulu imposer ?

Chronique poétique d'un voyage à Montréal 8 — 07/05/2022

À mon sujet, ils pensent avoir tranché dans le vif. Mon œil ! Ils méconnaissent la puissance radiculaire. J’ai résisté en douce, traversé l’hiver en faisant le mort. Je suis du bois dont on fait les héros modestes et discrets. Dès ce joli printemps, j’ai retrouvé la joie d’être toujours vert.

Avec la lenteur opiniâtre qui caractérise ceux de mon espèce, j’ai lancé de nouvelles pousses, bourgeonné en douce et développé mon réseau de radicelles qui me permet de capter les frémissements d’empathie de quelques frères dont le tronc fut moins martyrisé que le mien. J’avoue que cela m’a soutenu après cet instant incompréhensible où je fus privé de ramure. Cela reste une émotion vague et brutale, un instant de basculement tragique dans ma paisible existence. J’ai ressenti longtemps l’absence de la vibration de mon feuillage.

Les hommes, bien sûr, n’ont plus fait attention à moi, traçant des routes, bâtissant d’autres tours, bétonnant la moindre parcelle de terre encore en friche. Ils sont bien actifs, les bougres. Sans doute est-ce la peur née de leur conscience de n’avoir qu’une vie fort brève, qui les pousse au mouvement permanent et à vouloir occuper tout le terrain. Beaucoup sont morts en effet, tandis que je patientais. J’ai gardé mon rythme, ma pulsion lente, mes bruissements imperceptibles. J’ai goûté les saisons, le sommeil de l’hiver, l’éveil du printemps.

Tandis que mes racines crèvent peu à peu le bitume du trottoir qui m’emprisonne, je perçois toutes les failles de leur système, l’effondrement qui approche, l’équilibre que la vie cherche à rétablir.

Je serai toujours là lorsqu’ils n’y seront plus.

Chronique poétique d'un voyage à Montréal 7 — 06/05/2022

Quittant le beau marché Jean-Talon (Qui lait cru, j’ai trouvé de bien beaux fromages !), je redescendais paisiblement la rue Saint-Denis ayant choisi de rentrer à pied pour profiter du frémissement printanier. J’observais du coin de l’œil, les bourgeons érectiles d’arbres pâmés sous la caresse très tendre du soleil, lorsque les ferrures ouvragées des balcons grincèrent leur plaisir. La chaleur nouvelle leur dilatait l’âme. Elles s’en tordaient de bien-être et serpentaient imperceptiblement dans des éclaboussures de lumière, métamorphosant les marches des escaliers en xylophones.

Moi-même qui ne suis pas de bois et encore moins de fer, je ressentis mon humeur grimper quatre à quatre les degrés de chaque échelle. Hardi ! Le printemps s’installe. La sève monte. Les cœurs palpitent. Le sang pulse. La vie revient.

De graciles bicyclettes cliquetaient de désir, rendues électriques par l’air soudain chargé d’amour. Elles s’accrochaient passionnément à la ferronnerie des balustrades. Tubulures, tuyaux, barres et tringles frémissantes s’enlaçaient désormais sans gêne pour s’aimer et se répandre jusqu’aux trottoirs.

Quoi de plus beau qu’un printemps à Montréal lorsque se libèrent les vélocipèdes.

Chronique poétique d'un voyage à Montréal 6 — 05/05/2022

C’est annoncé : « Mother’s day is coming !”. Voilà que la révolution douce commence à Montréal ! Et personne ne m’a prévenu ! J’arrive à peine. Laissez-moi souffler. Je ressens encore le décalage horaire en plus de celui qui m’est quotidien.

Mais les événements d’exception surgissent toujours ainsi sans qu’on les attende. Ils ne se préoccupent pas de votre capacité à les accepter.

Moi, je n’y croyais plus vraiment même si j’espérais confusément le grand chambardement, la mutation nécessaire, le bouleversement d’une culture patriarcale obsolète.

Et là, tout à coup, en plein centre de la ville que j’arpente, au cœur du quartier des banques et devant l’église désertée, le cube incongru est venu se poser. Il est habité par des êtres étranges, silencieux et graciles qui végètent quelque peu. S’enracinant dans la vie et dans un terreau ancien, ils communiquent un bien être sans avoir recours au langage des hommes. On ne s’y trompe pas pourtant. On s’approche. On se sent bien. Leur bienveillance abolit le béton qui commençait à nous oppresser. Et leur parfum de tendresse nous apaise.

Ils nous le susurrent encore : « Mother’s day is comming ».

Et voilà que les femmes d’affaires, les banquiers, les jeunes et vieux carnassiers, les créatrices de start-up, les serviteurs du Capital, les sacrifiés du business, les guerriers, les guerrières, tous, toutes, déboulent des tours de verre pour courir vers le cube salvateur ! Pleurant de gratitude et surpris par leurs émotions qui, si longtemps refoulées, débondent, ils s’emparent des brassées de fleurs qui se régénèrent à l’instant. Flower Power ! Ils gambadent, sautent et dansent comme les enfants qu’ils n’ont jamais cessé d’être puis se hâtent d’aller les offrir à leur maman.

Le jour est venu ! Plus de haine à la mère. Le monde va aller un peu mieux.

Chronique poétique d'un voyage à Montréal 5 — 04/05/2022

Il faut savoir descendre le boulevard Saint-Laurent, pareil à l’eau qui toujours cherche à rejoindre le fleuve. C’est une question de vie, de partage et de battements de cœur. Car même dans ma solitude et peut-être grâce à elle, je sens au plus profond de moi les palpitations d’âmes, les liens d’amitié et d’amour, les frémissements passagers de tous ces humains inconnus que je croise. Je suis un pêcheur de regards et d’émotions fugaces.

Je me laisse entraîner par le flux, par le flot. Je nage dans la foule, souvent à contre-courant. Et cela me donne soif.

Je cherchais un petit café coquet, le Pista, pour y faire couler mon encre. Une amie m’en a fait l’éloge. J’en reparlerai. Mais il faut que je poursuive le cours de mon récit. C’est que je nage un peu. Je ne suis pas le seul.

Deux jeunes filles remontaient le courant et la rue à la façon obstinée des saumons. Elles étaient sirènes. Je le perçus tout de suite. Car bien qu’habillées semblablement de noir, je distinguai le scintillement mordoré de l’écaille par l’entrebâillement des manteaux gothiques. Accrochées l’une à l’autre, elles ne pouvaient dissimuler leur difficulté à être terre à terre. Elles n’étaient pas dans leur élément et tanguaient un peu en respirant difficilement la poussière urbaine. Elles avaient tant besoin d’eau fraîche que leurs bouches se rejoignirent pour un long, très long baiser qui leur permit enfin de mieux respirer. C’est alchimique, ces choses-là.  Comme j’étais rassuré pour elles et qu’un instant de bonheur est contagieux, je laissai s’épanouir mon grand sourire. Elles firent de même et leurs yeux me pétillèrent leur joie. Alors, ouvrant de larges nageoires en guise d’ailes, elles s’élancèrent gracieusement par-dessus le flot des voitures puis au-dessus des toits.

Voyager vous fait découvrir bien des choses. Je savais certains poissons capables d’envol. Les sirènes aussi.

Chronique poétique d'un voyage à Montréal 4 — 03/05/2022

Il faut s’occuper de sa faim et nourrir sa solitude. Ce n’est pas désagréable mais on est un peu perdu. Il s’agit de magasiner à la façon d’ici et comme on reste gourmand, on tente le repérage. On marche. On se méfie des rues trop touristiques. On cherche la boutique de l’honnête artisan. Et bien sûr, on finit par se faire happer par le grand magasin bio et logique. Après quoi, on se retrouve un peu désorienté, dans une rue nouvelle où les images qui courent sur les façades cubiques, transforment le quartier en bande dessinée. Ne nous manquerait-il pas une case ? On s’accroche à un phylactère mais il est psychédélique et dissout la narration linéaire. Il vous entraîne dans une histoire sans début, ni fin. Y aura-t-il un point de chute ?

En attendant, on attrape le récit au vol, on saute dans le chemin de fer, on monte à bord. Les rues en pente douce s’inclinent davantage. Voilà que tanguent les bâtisses. Une dame inconnue, sensible à votre look d’européen, vous interpelle en vous croyant français. On précise naviguer habituellement sur les collines d’un pays plat. Elle rit et s’excuse. Y’a pas d’mal. Et chacun poursuit sa navigation personnelle.

Et puis voilà qu’au coin d’une rue, la légende vous rattrape. On ferme le col de son caban, sous la bise marine qui commence à soulever la poussière des travaux de voirie. On réajuste la casquette. Il faut désormais affronter le kraken, remonté des égouts éventrés et des abysses de vos lectures anciennes. C’est délicieux. Vous poursuivez votre navigation dans cette ville qui s’offre à vous comme un livre d’images.

Chronique poétique d'un voyage à Montréal 3 — 02/05/2022

La ville est un jeu en construction. Les blocs s’alignent : cubes, trapèzes et parallélépipèdes rectangles où de tout petits humains courent pour y faire leurs affaires. Ils poursuivent frénétiquement ce qu’ils ont commencé lorsqu’ils étaient enfants. De nouvelles tours s’élèvent encore. Des grues grincent. Le verre crisse. Chantent les scies et les foreuses.

Un peu plus loin, l’ordre se désagrège. Une colline boisée et royale impose son pouvoir. Une première maison se décale et les autres suivent. Des trottoirs se lézardent. Le bêton vieillit. Les racines des arbres emprisonnés depuis trop longtemps dans de jolis squares victoriens, creusent inlassablement des échappatoires. Il suffit au promeneur de poser les pieds sur ces sillons secrets pour sentir la pulsion douce et puissante de la vie.

Chronique poétique d'un voyage à Montréal 2 — 01/05/2022

Nager au milieu des visages fatigués, se dissoudre dans le nombre, scanner son passeport, vider son sac. Puis suivre le parcours balisé par les magasins d’un luxe criard. Je ne suis plus qu’une référence prise en charge par des hommes et des machines qui fusionnent. Le douanier m’observe un bref instant avec un regard d’une froideur d’acier. Je range mon sourire et ma carte d’embarquement. Ensuite, j’attends en observant la lente chorégraphie des avions encore contraints à la terre et l’extrême lassitude des futurs passagers. Il faut une immense patience avant de prendre son envol pour avoir enfin la tête dans les nuages.

Chronique poétique d'un voyage à Montréal 1 — 26/04/2022

Le temps est venu. On se prépare. Il s’agit de montrer patte blanche en s’enregistrant numériquement. On a le bon profil. Politiquement très correct. Pas de casier judiciaire. Vacciné. Désinfecté. Jurant de poser le pied sur le sol canadien sans aucune mauvaise intention. On n’ose même pas la moindre pointe d’humour.

Alors, on s’occupe de la valise. Ce n’est pas rien. On veut emporter l’essentiel pour vivre deux mois loin de chez soi : le parfum de celles qu’on aime, le sourire et la musique des amis, les petites et grandes habitudes, les objets qui nous rassurent, la fidélité de son chien, la douce banalité du quotidien. Cela prend toute la place. On se rend compte bien vite qu’il est plus simple de ranger quelques chemises et de glisser entre deux pantalons, un carnet dont toutes les pages sont blanches. On se sent soudain incroyablement léger.

Départ prévu le dimanche 1er mai.

Et si les animaux nous rendaient moins bêtes — 06/04/2022

Parution d'un joli recueil collectif de nouvelles orchestré par Régine Vandamme, aux éditions Renaissance du Livre (Belgique).

Vous y trouverez mon hommage à Lupiote, ma chienne Jack Russel improbable.

Salon des littératures singulières — 09/03/2022

Le dimanche 20 mars prochain, j'aurai le plaisir d'être présent avec les éditions Murmure des Soirs au Salon des littératures singulières, à Bruxelles. (Ecuries royales, rue Ducale, 1000 Bruxelles). L'occasion de vous rencontrer et de fêter les très beaux livres publiés par cette maison résistante.  La fête commencera vers 11h et se terminera à 17h. Bienvenue !

Bibliothèque de Babel — 08/03/2022

Mon dernier recueil de nouvelles est répertorié sur Babelio : https://www.babelio.com/livres/Maes-Gourmandises/1379440 et de bien jolis commentaires l'accompagnent.

Voilà qui fait plaisir. D'autant plus que les livres se font bien discrets en cette époque opaque. Ils me paraissent pourtant plus que jamais indispensables pour tenter de penser encore et fêter la vie. Résistance !

 

Gourmandises — 08/01/2022

Mon nouveau recueil de nouvelles est paru fin décembre 2021, aux éditions Murmure des Soirs (Belgique). C'est le quatrième livre qui naît en complicité avec cette maison d'édition résistante. Il faut désormais faire connaître ce nouvel opus. Quelques réactions positives émergent déjà dont ce très beau texte de Daniel Simon dans le Carnet et les Instants, revue de littérature belge publié par le Secteur des lettres de la Fédération Wallonie Bruxelles :

L’éditrice Françoise Salmon et l’auteur Dominique Maes ont bien eu raison de nous offrir en cette fin d’année une vingtaine de nouvelles autour du bonheur de la cuisine, de l’amour et de la littérature. En ces temps secs, c’est un bonheur de lire et relire certains passages de ce livre gouleyant, Gourmandises.

Dominique Maes a fait des études artistiques et a navigué, lors d’une déjà longue carrière, d’un archipel du récit à l’autre : écriture, dessin, illustration, conte… Il a été aussi nommé président directeur généreux de la droguerie poétique qu’il anime, construit et présente lors de ses multiples rencontres et expositions.

Si la gourmandise, dit-on sans y croire totalement,  est un vilain défaut, capital même, Dominique Maes les cumule dans ce livre où les nouvelles s’enchaînent avec humour et finesse, entre l’amour de la cuisine et celui de la langue, celle des protagonistes, celle que nous parlons, celle qui nous habite. Les premiers récits de l’humanité ont probablement compté des recettes de cuisine. Le ventre avant les dieux !

Nous le savons de toutes les façons, la gourmandise est une fondation sur laquelle s’organise le cercle des plaisirs. Dominique Maes crée des situations où les personnages passent subtilement, goulûment parfois, de la table à l’amour et à la lecture.

L’auteur nous offre des nouvelles, où la dégustation brise la distanciation du temps (entre autres « Mochis »), et qui nous mettent en relation avec l’intime panoplie d’identités qui est la nôtre. La lecture de ses nouvelles nous met plus que l’eau à la bouche, parfois le vague à l’âme. La cuisine, le goût, l’odorat sont des souvenirs premiers, ceux de l’enfance. L’auteur plonge dans cet infini passé qui est en nous et organise dans un ordre rigoureux, qui est le travail de l’écrivain, des micros événements en mise en abyme des secrets et des jouissances que notre mémoire gourmande ne cesse de raviver.

Cuisine et littérature font bon ménage. Il est exquis de lire avec le nez, de goûter le suc des mots, et lorsque l’on déguste les nourritures terrestres, de chercher le langage qui a le temps qui intensifie encore en le nommant le plaisir ressenti. 
L’odeur des livres neufs m’est nécessaire presque chaque semaine et lorsque je la capture dans une de mes librairies préférées, généralement en fin de matinée, elle m’ouvre tellement l’appétit que je ne puis faire autrement que de rejoindre, ma provision de nouveaux ouvrages sous le bras, l’un de ces jolis petits restaurants qui proposent leur plat du jour. J’adore ces repas assez rapides, en solitaire, où il m’est permis d’observer les habitués avaler le repas en riant, heureux de cette parenthèse dans une journée laborieuse. 
(…) 
Le plaisir est encore plus vif, lorsqu’il m’est possible de cuisiner et lire dans le même temps. 

Ce ne sont pas des obsessions mais des mouvements qui animent les personnages comme de véritables tropismes, des attractions papilloactives. Elles nourrissent autant quelles brûlent…

L’auteur nous rappelle qu’on se met toujours à table avec des fantômes, de même que l’on écrit dans un univers d’anamorphoses. Rien n’est vrai évidemment, malgré l’obsession du temps de vouloir faire de la littérature une sorte de banc des accusés du réel, mais tout est juste quand on n’oublie pas, comme le fait Dominique Maes, qu’écrire c’est aussi commémorer ce qui reste en nous.

Les portraits de ces amoureux culinaires, tripoteurs de papilles et lecteurs au nez fin honorent la joie de vivre et de lire.

Daniel Simon

 

Faites vos voeux — 30/12/2021

Se laisser aller vers l’incertitude

en voulant encore se faire du bien

et le partager

bouleverser les habitudes

pour créer d’autres lendemains

croire en de nouvelles aventures

emprunter de nouveaux chemins

comprendre enfin

que l’on ne sait rien

de ce qui nous attend

dans quelques instants

mais oser prendre à bras le corps

cette vie qu’il faut goûter

encore,

encore,

encore...

Nouveau site — 20/12/2021

Tandis que cette année 2021, si particulière, se termine voici le début d’un nouveau cycle et la naissance d’un nouveau site !

Si la Grande Droguerie Poétique dont je suis désormais le Président Directeur Généreux à temps complet, poursuit son incroyable histoire, vous pourrez découvrir et suivre ici mes activités littéraires en expansion permanente, les dessins et les créations musicales. 

Le site a été conçu par mon fils, Lionel Maes, que je remercie affectueusement.

En cette fin d’année j’ai la joie de vous annoncer la parution de deux nouveaux livres : "Pot Aime" qui rassemble les Poèmes et Chansons de la Grande Droguerie Poétique aux éditions Maelström Réevolution ainsi que "Gourmandises", nouveau recueil de nouvelles aux éditions Murmure des Soirs. Ils peuvent être commandés chez votre libraire préféré(e) ou directement sur le site des éditeurs.

Pour Gourmandises : https://murmuredessoirs.com/gourmandises.php

Pour les Chansons de la Grande Droguerie Poétique : https://www.maelstromreevolution.org/catalogue/item/755-chansons-de-la-grande-droguerie-poetique

Vous pouvez aussi découvrir ici une première intervieuw à propos de Gourmandises : http://www.canalzoom.be/invitvous-dominique-maes/

Quant à la Grande Droguerie Poétique, plus immobile pendant l'époque opaque que nous avons traversée, elle a préparé des lendemains qui enchantent et le Laboratoire Mobile s'apprête plus que jamais à sillonner les routes pour rencontrer les humains. Un nouveau site, en lien avec celui-ci, sera très prochainement mis en ligne.

En route pour de nouvelles aventures !